D'après nature, leçons d'atelier - Extraits

 

Après l'exposition, après le temps passé à reprendre possession du lieu abandonné, à le réapprivoiser, il faut entrer sur la pointe des pieds, ne pas forcer la porte qui résiste. Les outils sont à leur place après des journées vides pendant lesquelles, pour achever le temps agonisant, je passais des heures à inventorier, trier, classer les pigments par couleurs, les papiers par formats, à refaire quelques étagères, brûler quelques dessins que je n'aurais pas aimé que l'on trouve un jour, un mauvais jour. Des journées longues après l'exposition pendant lesquelles, vidé d'avoir montré, d'avoir expliqué, défendu, je tourne en rond.
( l'enfant abandonné n'a pas d'odeur )

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(…) Entre ces extrêmes, entre ces amateurs à la grosse tête et ces petits dictateurs de l'art qui cherchent par tous les moyens à imposer une idéologie qui ressemble de plus en plus à un dangereux académisme, nous sommes encore quelques-uns à bricoler nos images sur des bouts de toiles, en faisant des efforts réels pour ne pas tomber dans les pièges des courants, des tendances, des nécessités créées de toutes pièces.


             ( noircir le tableau pour annoncer la couleur )


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Deux ans plus tôt, pendant l'un de ces hivers à brumes, à givre, à glace fine sur l'air transparent, au soleil jaune de Naples au milieu de gris, un de ces hivers pendant lesquels les formes n'ont plus de bords, quand les brouillards aplatissent et dessinent des silhouettes maladives, immobiles et silencieuses. Le trou circulaire et clair du soleil se lève en même temps que la maisonnée, et sur le trajet qui mène à l'école, vers l'ouest, le long de la route de Loire, une nouvelle image apparaît dans le petit rétroviseur carré de la voiture, une image toute prête, toute faite, étendue par le miroir, dans laquelle tous les éléments d'un tableau se répartissent naturellement, avec évidence, le disque, point d'or en haut à droite, son reflet immobile à l'aplomb, comme un trait de pinceau vertical qui commencerait par la pointe, s'appuierait en écrasant un peu la touffe pour élargir, et qui se redresserait doucement, la pointe quittant en dernier le papier. Une ligne horizontale et floue, probablement la rive au loin, à peine perceptible dans l'ensemble des gris malgré un ton un peu plus fort, il faudra un pinceau plus large et une encre plus dense que le lavis ténu du ciel et du fleuve aux limites incertaines. Mon tableau est fait, mentalement.


                                          ( dernier cri )

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(…) La place du dessin est là, dans la découverte de l'arrière, du caché, dans la révélation du dessous.
De l'intime.


                                           (outils)


     
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(…) Témoin fidèle de la course de l'œil, le trait écrira tout, les hésitations, les affirmations, les rythmes, les reprises, les constructions, les transformations et les déformations, les repentirs et les réussites. Il racontera en détail l'histoire du dessin, de sa naissance à l'image achevée. Tous ces traits griffant sa surface comme autant de rides marquant les épreuves de l'existence, jusqu'à la maturité.


                                           (au trait où vont les choses)

 


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(…) Artiste, autiste, à une lettre près…


      (un peu plus loin que le bout de son nez)


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      Provoquer ce peuple de faux-peintres, de pollueurs d'expositions qui ont pour seul mérite de faire vivre les marchands de toiles et les encadreurs.


                                                        (lumière d'hiver)

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(…) D'autres couleurs s'allongent, inondent, s'interpénètrent, filent dans l'eau, coulent, éclaboussent, fusent, noient, fondent. Souvent nerveux, agité, libre, je peins à l'acrylique très diluée et à l'encre sur des papiers qui savent recevoir.


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(…) Je suis seul pour prendre la décision de mettre ici des taches sur mon trait, là de tirer sur la forme pour arriver à mes signes favoris, à mes rythmes, à mon écriture simple.


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(…) La composition est parfaite, je tiens mon tableau. Je ferme les yeux longtemps pour l'apprendre par cœur et je rentre dans l'atelier préparer fébrilement mes noirs selon trois degrés de dilution et les couleurs que je coupe chacune d'un peu d'encre, (…)


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(…) Que pense le modèle, quand votre œil suit une courbe exigeante ou s'appuie sur un modelé sensible ? (…)


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(…) Les objets qui peuplent notre monde d'hommes simples qui n'ont jamais touché un pinceau, et ceux qui hantent notre existence marginale au tablier ventral maculé, les mêmes.


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(…) sous le bleu outremer mélangé à l'encre apparaît un orangé pâle, presque blanc devant les arbres. La nuit qui s'éloigne altère la ligne qui coupe mon image, des traits de barrières, des taches de haies la font moins régulière, l'horizon devient le guide invisible d'une phrase calligraphiée, qui écrit et raconte tous les arbres, les branches, les toits.


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(…) Désorienté, trop occidental.


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Lire dans le trait, une fois le dessin terminé, toutes les étapes de sa réalisation, lire l'aisance ou la raideur, lire la connaissance du sujet ou la précipitation, l'intensité du geste ou la négligence, la mesure et l'audace, lire l'expression ou la pauvreté, l'invention ou la sagesse, lire la peur ou la nervosité.
Lire l'écriture.


                (au trait où vont les choses)