Les arrière-pensées - Extraits

C'est le temps de quelques décisions, plus faciles à prendre quand on accepte que l' "œuvre" (dans son sens de travail) sera quoiqu'il arrive découverte, qu'elle fût destinée ou non à être montrée au moment de sa conception et de sa réalisation. Nos écrits (et nos dessinés) les plus secrets, ceux que nous ne prétendons pas publier, étaler sur la voie publique et offrir aux voix publiques, ceux-là d'une façon ou d'une autre seront lus par qui sera chargé de ranger après nous. Je pense que nous devons prendre des précautions avec ce que nous laissons…

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Je sentais son regard, porté non sur moi mais sur mes images éparpillées.
      Eparses et pillées.

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Entre-temps la peinture, pour vieillir le plus longtemps possible.

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Devant Bryer, sous son œil gris dont il humidifie souvent la paupière avec un peu de salive, j'organise la sélection pour l'exposition, en présentant les toiles originales contre les murs de l'atelier ou, pour celles qui ont trouvé preneur, en fixant les clichés à l'aide de quelques punaises. La continuité saute aux yeux, ainsi que le besoin de chercher, d'avancer, d'enrichir la peinture. Les glissements graduels de la couleur, les scories graphiques éliminées, les choix, tout cela apparaît clairement. Bryer me confie sa surprise de découvrir les sources de ce qu'il connaît de ma peinture. Je comprends qu'il hésite à montrer ces premières œuvres. Il ne cache pas son intérêt pour elles, pas plus que son souci de galeriste englué dans la machine commerciale. A ce moment, je suis presque persuadé que le projet va s'éteindre, qu'il n'est pas viable, que Bryer ne prendra pas le risque.

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J'ai soudain aperçu dans un angle de la glace un type grimaçant, une moitié du visage anormalement plissée par un réflexe voulant contrer la fumée qui entrait dans son œil, des rides énormes du menton aux tempes, la face noyée dans des cheveux longs et désordonnés, dramatisée par un éclairage venant d'une table basse. J'ai sursauté, c'est sûr. Il devait être cinq heures de la nuit, et j'ai compris que ce type-là, dans un tel état, ne pourrait pas continuer sa toile. L'obstacle, c'était l'épuisement.

Mais je ne voulais pas encore m'endormir, perdre conscience et connaissance. En une heure, sur un papier gris, j'ai tracé avec des craies de cire noires et blanches le portrait grotesque de ce gars, intitulé plus tard "autoportrait à la fumée dans l'œil ". Après cela, je crois avoir passé quelques heures paisibles dans le sommeil.


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La peinture me prouve chaque jour qu'elle est une image totale, complète, de l'existence et de ses cheminements, de ses lieux, de ses moments, de ses réflexions, de ses petits bonheurs ou terribles détresses. Elle illustre et nourrit ma condition morale, elle permet de concrétiser les questions que chacun se pose pourvu qu'il ait une ébauche de sentiment. La peinture permet de mettre les mains dedans, de matérialiser, de ne pas seulement penser. Action réelle illustrant et dynamisant la conduite d'une vie, elle n'est pas un état de suppositions, de théories, de réflexions abstraites et purement intellectuelles. Agir pour comprendre. Manipuler des objets, des outils, des matières premières aide à ne pas en rester idiotement au concept, perdu dans une pensée volatile.

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¿Ecrire occuperait tellement l'esprit qu'on ne sentirait plus rien autour? Je savais que peindre envahissait, je découvre qu'écrire ne vaut pas mieux. L'écriture éclabousse et tache autour de soi, autant que la peinture, elle atteint les autres de ses projections. On ne peut pourtant pas écrire à moitié, ça serait faire semblant, pour du beurre. Paradoxalement peindre et écrire seul, sans mes vivants autour, à portée, me semble insurmontable, absolument.

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Les pinceaux traînent partout dans l'atelier, nus et impudiques, fréquentant les pots de couleurs liquides. Je travaille à terre, au tapis plutôt, à l'endroit même où les filles posent leur peau de couleurs. Rien d'étonnant à ce qu'un jour (ou l'autre) la peinture devienne épiderme sensible et frissonnant, à ce que par un échange délicat la peau nue devienne couleur et que je la touche de ma touche. Pas étonnant de voir la modèle prendre les pinceaux qu'elle trouve autour d'elle, au début c'était peut-être seulement pour les repousser…


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Enfin, en haut du tableau, attendent le chevalet et la toile, qui se rencontreront dans un rituel bien établi : le papier et ses plis figés par la colle sur l'étoffe enduite et tendue, puis le châssis coincé par la petite pièce de bois coulissant sur l'axe du chevalet. Authentique appareil à supplices, c'est un carcan qui immobilise la toile entre ses mécaniques de bois et de métal, entre les grincements de la crémaillère et les chocs contre le châssis. Sur ses traverses polies, usées, souillées des giclées des sangs colorés des précédentes victimes, le peintre peut la torturer à plaisir et la faire parler.
      Elle ne s'est confiée qu'après cinq ans.

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Ainsi, l'artiste recherche plus ou moins sciemment l'ambiguïté, la cultive, et en souffre souvent. Une fois encore il avance, nourri et poussé par ses tiraillements. Ses ambivalences ne se dénoueront jamais, le travail artistique se réalise dans un état contradictoire.
      Il ressort de ce constat que les tendances liées aux périodes, aux courants, aux influences de chaque époque ont moins d'importance que la capacité de l'artiste à travailler avec et autour de ses contradictions, dans et pour ses mystères, ses voiles, ses zones de pénombre.

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On me présente récemment à une "collègue".
      Elle, avenante et sûre d'elle :
      " Bonjour, je suis artiste plasticienne, mon travail consiste en un questionnement de la matière sur l'être ".
      Moi, provocateur :
       " Bonjour, j'essaie de peindre ".

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Un peintre qui signe semble aimer tellement son nom qu'il le place dans chaque toile toute sa vie de peintre, aux côtés de ses objets, de ses sujets de peintre. Son nom comme un objet de peinture…


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D'un peintre, on évoque souvent la manière qu'a le pinceau de s'appuyer sur le papier ou la toile pour déposer la peinture, plus rarement celle qu'il a de se retirer. Comme un pianiste relève son doigt de la touche pour finir sa note.

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Le peintre comme l'océan oublie derrière lui des morceaux de matières, des idées perdues, des épaves, des résidus, des dépôts qui contribuent à la richesse de sa surface. La " laisse " d'atelier. La peinture achevée, abandonnée après la marée la plus haute, doit rester vivante. L'estran, déserté par la masse liquide, fourmille encore de bruits et de mouvements. La toile quittée continue de respirer, peu importe si c'est vers l'intérieur ou l'extérieur. Mais surtout, ne rien faire pour l'en empêcher.

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(On y revient encore à cet effort, cette secousse vers l'atelier, puis vers les outils, puis vers la peinture, puis vers le fond du tableau. La paresse ne va pas avec l'art. ¿Est-ce cela qui distingue une bonne peinture d'une mauvaise, ou plutôt une peinture de ce qui n'en est pas? La peinture invite à feuilleter à reculons, affûte la curiosité, connecte le spectateur de la toile avec le peintre, c'est une interface profonde qu'on ne reçoit pas en passant, longeant le mur de peinture avant de raser la toile suivante, etc. Non, c'est en profondeur que l'on éprouvera le temps et la matière du peintre, pour les ajouter à son temps et à sa matière personnels. Voir une peinture en long et en large, c'est un travers.)

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Je me perds souvent, je prends la fenêtre pour une toile accrochée au mur, et je la savoure en profondeur.

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Une fois, c'était un couple avec un enfant. Je les regardais découvrir l'image, lorsque j'ai vu soudain le gosse sautiller au milieu du dessin comme dans une marelle, rire, un pied sur chaque sein du nu de sable, et les parents crier, courir autour du cadre sans oser y entrer, le bord marquant apparemment pour eux une limite infranchissable. L'enfant, grondé, a reçu une fessée pour avoir couru sur une œuvre d'art. Plus tard, alors que la plage était redevenue déserte, la mer a tout emporté, sauf la petite histoire.

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Noyée dans l'encre, belle mort pour une idée.

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La toile est l'écho provisoire des dernières volontés.


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