Les arrière-pensées - les 5 premières pages

 

La suite dans les idées

Pour une fois, un galeriste entrait dans l'atelier.

      A ce moment-là, je continuais de coucher dans des carnets mes notes de peintre, avec le sentiment que le précédent livre, dûment édité, déjà lointain, dormant dans les arrière-boutiques de quelques libraires et sans doute prêt pour le pilon, n'avait pas tout dit. Loin d'en avoir fini avec les mots, avec ce qu'ils disent de la peinture et la manière dont ils le disent, j'avais amorcé aussitôt un prolongement, sans intention bien définie, exactement comme en peinture où chaque toile s'appuie sur la précédente et la poursuit. Ça n'était pas recommencer, mais reprendre, ne pas cesser d'en découdre avec les étranges rapports que peinture et écriture entretiennent.
      J'avais entendu dire que certains auteurs parviennent à écrire d'une traite, sans rature aucune, sans repentir. Je ne fais apparemment pas partie de ceux-là. J'écris comme je peins comme je peux comme je respire comme etc.
      Dans une retouche perpétuelle.
     
     
     
      Aucun marchand n'avait jusqu'alors passé le seuil de l'atelier. Les négociations avaient toujours eu lieu dans la maison. Lui a profité d'un moment favorable où je tentais, par l'écriture, de m'expliquer les multiples degrés de perception de la peinture, de la vision directe, brute et instantanée, jusqu'à la lecture entre les lignes, entre les touches, comme si je tenais à ce que l'on comprenne tout le mal de peintre que je me suis donné, comme si je n'étais pas assez confiant pour livrer l'image en laissant le spectateur libre avec elle.
      J'avais donc imaginé, puis entrepris, un ouvrage constitué de commentaires écrits avec le détachement, le recul du temps et du " fini " (abandonné), d'après des toiles choisies dans mon parcours, le point final de chaque texte prenant la forme d'une reproduction.
      Autrement dit, raconter la naissance d'un tableau, peut-être de l'idée, ou bien sa construction, sa réalisation progressive, parler des embûches, des accrocs de la toile, mais aussi se laisser faire par les suggestions qu'elle souffle à mots couverts, les évocations. Chercher à faire apparaître une image par les mots, donner une description du fond, du sens, qu'à l'instar des personnages d'un roman l'image de la peinture se forme dans la pensée du lecteur, qu'il se l'imagine, qu'il la dessine, puis au détour d'un feuillet qu'il la découvre, que la toile se dévoile, nue. A chacun ensuite d'exprimer son contentement ou sa déception, son étonnement ou la conformité à son idée préparée. Coïncidence ou non, accord ou non, en tous cas l'apparition soudaine du tableau après le texte provoquera peut-être une relecture, reposant cette fois sur une image concrète mémorisée, comme si mots et peinture devenaient transparents, l'un sur l'autre ajustés comme des calques.

      Tout en ménageant des surprises, des coups de théâtre : pour éviter la répétition, le système, je pourrais bien, sans prévenir, placer la reproduction plus tôt, à l'intérieur d'un chapitre. Ou bien une fois, une seule fois, pour une toile bien précise, avec une intention spéciale, commencer par l'image.
      Pour une fois.

      (Une fois aussi ¿pourquoi pas? ne pas fournir d'image, laisser le lecteur aux mains de son imagination.)

      ¿Mais quelles toiles? Un parcours chronologique sera le plus authentique et spontanément, je repars des toutes premières, de la jeunesse ineffaçable. Le choix ne sera pas lié à l'idée de qualité, bien trop subjective, mais bien à celle d'importance dans le parcours, à la profondeur de la trace laissée dans le chemin boueux, puis durcie par l'assèchement du souvenir, empreinte figée et intacte, qu'il faut seulement dégager des dépôts qui l'encombrent. Je m'appliquerai à choisir, plein de réminiscences et d'affects, les bornes, les repères significatifs érigés aux détours de mon itinéraire.
      ¿Comment peut-on dire qu'une toile est meilleure qu'une autre, de quel droit? Plus forte peut-être, ou qui coïncide, s'ajuste davantage avec le sentiment du spectateur au moment où il y dépose son regard, ou avec la reconnaissance de l'auteur dans l'histoire de son travail. Des moments inoubliables qui ont orienté l'évolution de la peinture personnelle.
      ¿Ce texte illustré sera-t-il une entreprise de démystification? Sans doute, jusqu'à un certain point. Il s'agira de dédramatiser l'image, pour approcher, à défaut de le saisir, l'inconnu dans l'acte de peindre. Ouvrir une barrière pour aussitôt buter contre une autre.
      ¿Une vulgarisation? Certainement, mais en tirant vers le haut. Hisser des outils de construction, soulever des idées et des observations, hausser le ton, échafauder des hypothèses, des plans. Donner de la voix. Du pain sur la planche, du grain à moudre. Creuser pour combler un trou. Approfondir par goût des tunnels obscurs, étroits, à l'issue mal connue. Pénétrer.
      ¿Ma peinture en vaut-elle la peine?
      J'accepte le risque que l'on m'alloue une certaine prétention à la fois littéraire et picturale, comme je prends souvent celui d'exposer mes toiles. ¿" Ma " peinture mérite-t-elle ces attentions? A moins que ce ne soit l'écriture… J'ai eu bien raison de choisir un cahier à la reliure rigide et aux pages récalcitrantes, cela m'oblige à appuyer lourdement sur la plume, affirmer ce que j'écris, former de véritables mots qui seront peut-être lus.
      A découvert.

      Car, et c'est tout le sujet de ces écrits, je dois ranger ma vie avant de partir, pour laisser l'endroit (et l'envers) propre(s). Quand la mort devient une pensée claire, c'est l'heure du rangement, le moment de déplacer les meubles pour nettoyer derrière, celui de trier ses affaires pour jeter l'inutile ou le dépassé, c'est faciliter la venue des suivants.
      C'est le temps de quelques décisions, plus faciles à prendre quand on accepte que l'" œuvre " (dans son sens de travail) sera quoiqu'il arrive découverte, qu'elle fût destinée ou non à être montrée au moment de sa conception et de sa réalisation. Nos écrits (nos dessinés et nos peints) les plus secrets, ceux que nous ne prétendons pas publier, étaler sur la voie publique et offrir aux voix publiques, ceux-là d'une façon ou d'une autre seront lus par qui sera chargé de ranger après nous. Je pense que nous devons prendre des précautions avec ce que nous laissons…
      ¿Se voir vieillir (même s'y je refuse d'y croire tout à fait : c'est plutôt la faute des autres) pousserait donc à raisonner ainsi? Sentir mon corps s'user me conduit à ranger le grenier avant que je ne puisse plus monter, à descendre à la cave, à déplacer et vider les grandes armoires, à faire mon petit ménage avec de grandes idées.

      Cette démarche ressemblant à un regard posé sur une œuvre et une carrière, de fait pouvant passer pour terriblement prétentieuse, illustre plutôt une peur panique du qu'en-dira-t-on post mortem. Elle s'apparente en réalité à un parcours dans mon album d'images, une invite à le feuilleter en partageant des commentaires, certains d'entre eux ayant une dimension possiblement plus large.
      Fortune : la peinture souvent naît de hasards que l'on récupère et réutilise par la suite en gommant l'imprévu, jusqu'au hasard suivant. Il faut travailler beaucoup pour transformer le hasard en aubaine.
      C'est au milieu de ces idées en germination (la mort est un terreau fertile) qu'un certain Monsieur E. Bryer me téléphone pour me dire qu'il souhaite, après avoir vu lors d'un déplacement en province quelques unes de mes toiles récentes, me soumettre un projet les concernant.
      Pour une fois donc, un galeriste entrait dans l'atelier.


      Méfiant mais curieux, je l'accueille sur la défensive, le laissant dire. ¿Cet homme aura-t-il le pouvoir de remettre en cause les idées définitives que je me suis forgées à propos du système des galeries? J'accepterais bien volontiers de réviser mon jugement.
      A ma surprise, après avoir évoqué ma dernière exposition, il m'a proposé de reprendre mon chemin de peintre, depuis le début, en posant un regard sur ce parcours. Il voulait me pousser à sélectionner dans mes peintures celles que je jugeais (encore) présentables, pour mettre sur pied une sorte de rétrospective, comme s'il avait perçu et mesuré la charge du temps dans les toiles d'aujourd'hui. Immédiatement, cette proposition m'est apparue comme le liant manquant à la matière de mon texte pour qu'il se tienne mieux, elle allait lui donner de l'organique, du solide. J'ai profité de l'occasion pour avancer l'idée qui perçait ces derniers temps, et j'ai proposé d'accompagner ce choix de commentaires écrits, sans lui avouer que j'avais déjà ébauché quelques pages. J'avais devant moi un mobile pour mettre l'atelier à sac.
     
      Avec lui, en remuant les vieilleries, en dégageant les toiles oubliées enfouies sous les plus récentes, je me suis surpris à desserrer cette méfiance solidement ficelée, à lâcher quelques confidences sur des moments associés à telle ou telle toile, à glisser quelques bouts de phrases qui avaient déjà forme de texte, à me souvenir et à évoquer des gens perdus de vue, dont la mémoire était seulement recouverte d'une couche de poussière de temps. Il fallait souffler dessus, et laisser faire.
      Nous touchions à cette coïncidence : cet homme allait nourrir la poursuite de ma recherche (intime) sur les relations entre l'écriture et la peinture. J'avais un argument pour écrire, le même pour peindre car l'exposition que nous allions monter devait se terminer par des travaux récents inédits.
      Marché conclu : chaque tableau serait flanqué d'un écrit. Dans l'exposition on montrera la toile d'abord, le texte l'épaulera discrètement sous la forme d'un extrait. Dans le livre, le texte précédera, la reproduction de l'œuvre choisie sera la conclusion de chaque toile. Ainsi l'écriture se dressera sur le mur tandis que l'image se couchera dans le livre, échange de bons procédés.

      Mon texte pouvait venir, je tenais le prétexte.
      Le choix s'est fait dès la semaine suivante, dans l'atelier et dans la maison, sur pièce ou sur photographies pour ce que je ne possédais plus. Le premier travail fut une visite de l'atelier, une véritable fouille au corps. Jamais je n'ai vu pareil dérangement dans ma petite pièce à solitude.